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La part du requin

La part du requin. Extrait p. 27 - 28

LE SANG RÉPANDU à la surface de l’eau sombre demeure invisible. Assis à l’avant de la légère pirogue creusée dans un tronc, Tererangi a passé sa jambe entaillée par-dessus le bordage. Il a pratiqué une longue incision peu profonde tout autour de son mollet, juste au-dessus du tatouage qui évoque sa connivence avec la femme-requin. Car aujourd’hui, c’est cette proie qu’il appelle de son sang. En compagnie de Heetai et d’Alban, il a le matin même offert un morceau de chair de thazar, poisson dont il sait le requin friand, dans l’autel de Hanau, dieu des poissons et de tout ce qui vit dans la mer. Il n’a aucun doute, le requin vient toujours lorsqu’il est appelé, courtisé comme une vehine. En poupe, Alban, appuie sur sa pagaie pour éloigner l’embarcation des courants sournois et puissants qui, si l’on n’y prend garde, tirent les bateaux vers la côte pour les fracasser contre les rochers. Ils ont doublé la pointe Matateteiko, à l’est de Nukuhiva. Non loin, se creusent les sillons de la partie la plus sèche de l’île, terre et roche rouges, que les nuages atteignent rarement. Seul, un petit clan de pêcheurs utilise les ressources de la minuscule baie d’Ue’a, au large de laquelle les eaux, contrairement à la terre aride, regorgent de vie. La pirogue se trouve maintenant face à cette étroite échancrure, taillée dans la côte abrupte. Placé au centre de la pirogue, Heetai agite dans l’eau le collier de demi cocos et de coquillages retenus par une liane, dont le son plaît au requin comme à une femme un chant d’amour. Le jeune homme est le premier à apercevoir, venue du fond des eaux, la silhouette claire et fuselée. À la différence des baies proches du rivage où l’on peut admirer le vol sous- marin des grandes raies, le fond est si éloigné que l’eau en est presque noire. La bête qui approche en cercles prudents paraît immense à Alban, qui ne peut s’empêcher de frissonner.

Il n’est pas homme de l’eau. Malgré sa jeunesse de marinier en France, suivie d’une courte vie de marin, il n’a jamais éprouvé d’attirance pour l’élément mouvant et salé. Son année de navigation sur Le Bordelais n’était destinée qu’à lui faire retrouver la sensation dure et rassurante de la terre sous ses pieds. Quant aux requins, dans lesquels les hommes d’ici voient des dieux mués en proies, ils lui inspirent une crainte irraisonnée. Il n’en éprouve que plus d’admiration pour son fils, à qui Tererangi a enseigné toutes les ruses de cette pêche dangereuse. Sa mère n’avait-elle pas tenu à l’appeler Heetai pa’a’oa iti, petit dauphin ? Comme son animal tutélaire, son fils plonge et nage avec une aisance qui le surprend toujours. Les dauphins font partie des rares habitants des mers capables de tuer des requins. Aussi, Heetai éprouve-t-il un plaisir particulier à cette pêche-là. Tous trois continuent de faire progresser la pirogue en direction de la baie, sans que le pêcheur ne sorte sa jambe de l’eau. Heetai a immergé la corde de coco. Son ombre penchée vers l’eau se projette sur la surface houleuse. L’appât humain est à portée des mâchoires et l’aileron frôle la surface lorsque le jeune homme décide de l’attaque. Il déplace à vue son cordage lesté, tout près de la jambe blessée, attend un court instant que le requin soit engagé jusqu’aux ouïes, puis tire sur la corde à deux mains pour piéger la tête de l’animal dans le nœud coulant. À toi ! crie Heetai à Tererangi qui abandonne la ligne, pour se saisir de l’extrémité de la corde, enroulée autour d’une pièce de bois fixée en travers de la pirogue. Le jeune homme plonge, harpon à la main et son compagnon entonne au même instant le chant rituel, auquel se joint Alban. La mélopée est triste car le requin vehine, séduit par les pêcheurs, va mourir. Les paroles lui demandent de montrer sa poitrine et la bête obéit, projetant à demi hors de l’eau son corps déjà transpercé. La lutte est brève. Le requin bat de la queue avec fureur, projetant des paquets de mer dans la barque, qu’Alban écope à l’aide d’une écuelle de bois. Le chant doit aller à son terme et le requin montrer son ventre, vaincu. Le garçon l’a saisi à bras- le-corps et a porté les coups mortels. La bête n’émet plus que de faibles secousses. La complainte meurt avec le combat.

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    SergeLV2w

     

     

    Serge Legrand-Vall en dix dates

     

    1958. Naissance à Montauban.

    1964. De l’Ariège à la Normandie, changement de décor et de patronyme.

    1976. École Supérieure des Arts appliqués Duperré / Paris.

    Auditeur libre en Ethnologie, civilisations amérindiennes / Paris VII Jussieu.

    1986. Ateliers Cinématographiques Sirventès, écriture scénaristique / Toulouse. 

    1995. Bordeaux.

    2005. Toulouse Bordeaux l’un dans l’autre (essai), première publication

    2011. Les îles du santal, premier roman suivi d'une résidence d'écriture aux îles Marquises pour La part du requin.

    2013. La rive sombre de l’Ebre.

    2018. Résidence d'écriture à Barcelone pour Reconquista, avec le soutien de la région Nouvelle-Aquitaine.

    2022. Un oubli sans nom.

     

    Plus :

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Serge_Legrand-Vall

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    https://www.babelio.com/auteur/Serge-Legrand-Vall/111133

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  • D'abord pourquoi vendredi écriture ?

    Pour écrire, pendant une vingtaine d'années, j'ai défendu comme une citadelle assiégée mon vendredi. Le siège a été levé en 2020 et j'écris désormais tous les jours si je veux. Mais c'est grâce à tous ces vendredis que j'en suis arrivé là. 

     

    À propos de mon rapport au vrai et à l'imaginaire dans l'écriture,

    je ne résiste pas au plaisir de vous livrer cet extrait du monde selon Garp de John Irving :

    “Il attendait le moment où elle lui demanderait : et alors ? Qu'est-ce qui est vrai, qu'est-ce qui est inventé ? Il lui dirait alors que rien de tout ça n'avait la moindre importance ; Elle n'avait qu'à lui dire tout ce qu'elle ne croyait pas. Il modifierait alors cette partie. Tout ce qu'elle croyait était vrai ; tout ce qu'elle ne croyait pas devait être remanié. Si elle croyait toute l'histoire, dans ce cas, toute l'histoire était vraie.” 

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